Selon une étude Xerfi-Selectra, 36 % des porteurs de projet de rénovation énergétique abandonnent en cours de route, après avoir pourtant engagé une démarche. Un chiffre qui interroge directement la capacité de la France à tenir ses objectifs de rénovation du parc de logements, alors que les dispositifs d'aide eux-mêmes traversent une période d'instabilité inédite depuis 2025.
Un abandon sur trois, mais pas pour les raisons qu'on imagine spontanément
Le budget reste la première cause citée d'abandon, mais l'étude Xerfi-Selectra nuance une explication trop simple. Au-delà du mur budgétaire, deux autres facteurs pèsent presque autant dans la décision d'arrêter un projet en cours de route : la complexité perçue des démarches administratives, et la méconnaissance des aides disponibles. Un ménage qui découvre en cours de projet la complexité réelle d'un dossier de financement peut abandonner alors même que le budget nécessaire était, sur le papier, accessible.
Autre donnée frappante de l'étude : 30 % des porteurs de projet ignorent l'impact réel des travaux envisagés sur leur DPE. Un déficit d'information qui peut conduire à des choix de travaux mal calibrés — un ménage qui investit dans un geste isolé sans savoir qu'il ne changera pas significativement la classe énergétique de son logement risque une déception qui alimente l'abandon du reste du projet.
Le rôle aggravant de l'instabilité des dispositifs d'aide
Si la complexité administrative est structurelle, l'instabilité récente des règles du jeu a ajouté une couche de difficulté supplémentaire pour les ménages engagés dans un projet de rénovation. Le calendrier récent de MaPrimeRénov' illustre bien ce phénomène :
- Depuis le 23 juin 2025 : le guichet dédié à la rénovation d'ampleur est fermé aux nouvelles demandes, une pause initialement présentée comme motivée par le renforcement de la lutte contre la fraude, et non par un manque de budget (le budget 2025 du dispositif était sécurisé à 3,6 milliards d'euros) ;
- Réouverture au 30 septembre 2025 (après un report par rapport à la date initiale du 15 septembre), mais ciblée sur les propriétaires très modestes avec des logements classés E, F ou G, et un quota limité à 13 000 dossiers — les plafonds de saut de 2 ou 3 classes énergétiques ont été réduits à 30 000 € ou 40 000 €, et la prime de sortie de passoire thermique a été supprimée ;
- Suspension à nouveau au 1er janvier 2026, cette fois faute d'accord parlementaire sur le budget de l'État ;
- Réforme du parcours par geste au 1er septembre 2026 (voir notre article sur les changements de MaPrimeRénov' cet automne), qui retire l'isolation, la ventilation et l'eau chaude solaire ou thermodynamique du parcours par geste isolé.
En l'espace de 15 mois, un ménage qui aurait engagé sa réflexion en juin 2025 aurait donc dû composer avec une fermeture de guichet, une réouverture restreinte à un quota limité, une nouvelle suspension budgétaire, puis un changement de parcours. Une instabilité qui explique en grande partie pourquoi la suspension temporaire de MaPrimeRénov' est explicitement citée par l'étude Xerfi-Selectra comme un facteur renforçant l'incertitude des ménages, au point de décourager certains d'entre eux de poursuivre.
Six profils types face à la rénovation énergétique
L'étude Xerfi-Selectra propose une segmentation en six personas types, croisant des critères socio-économiques et des attitudes différenciées face à la rénovation. Cette approche par profil permet de dépasser une lecture uniquement budgétaire du phénomène d'abandon : deux ménages avec un budget comparable peuvent avoir des trajectoires très différentes selon leur rapport à l'administration, leur tolérance à l'incertitude réglementaire, ou leur accès à un accompagnement de confiance (artisan, courtier en travaux, Accompagnateur Rénov').
Cette segmentation confirme un constat déjà documenté par d'autres travaux sur le sujet : la coordination d'un projet de rénovation énergétique globale dépasse généralement les compétences et la disponibilité des ménages livrés à eux-mêmes, en particulier lorsque plusieurs corps de métier doivent intervenir de façon coordonnée (isolation, chauffage, ventilation).
L'accès à l'information sur les aides, un problème encore mal résolu
Le déficit d'information sur les aides disponibles n'est pas un phénomène nouveau, mais il reste largement documenté : dès 2016, plus de 40 % des Français interrogés estimaient qu'une meilleure information sur les aides publiques les encouragerait à engager des travaux d'isolation. Dix ans plus tard, malgré la multiplication des dispositifs (MaPrimeRénov', Certificats d'économies d'énergie, aides locales), l'accès à une information fiable et centralisée reste un point de friction régulièrement cité par les ménages qui engagent un projet.
Cette complexité informationnelle se double d'une complexité administrative propre : la coordination entre plusieurs guichets (Anah pour MaPrimeRénov', obligés CEE pour les certificats d'économies d'énergie, collectivités pour les aides locales) suppose une capacité à naviguer entre plusieurs interlocuteurs et calendriers, un exercice qui décourage une partie des porteurs de projet, en particulier les ménages les moins familiers avec les démarches administratives.
Quelles conséquences pour les objectifs nationaux de rénovation ?
Ce taux d'abandon d'un tiers des projets engagés interroge directement la trajectoire de rénovation du parc de logements françaises, dans un contexte où le calendrier légal d'interdiction de location des logements les plus énergivores continue d'avancer (les logements classés F seront concernés à partir de 2028). Un décalage s'installe entre l'ambition réglementaire, qui fixe des échéances fermes, et la réalité opérationnelle des ménages, confrontés à des dispositifs de soutien eux-mêmes instables d'une année sur l'autre.
Pour les pouvoirs publics, cette situation pose une question de cohérence : maintenir des échéances contraignantes de calendrier locatif tout en fragilisant, par des suspensions et des changements de règles répétés, les dispositifs censés permettre aux propriétaires de s'y conformer.
Comment sécuriser son projet face à cette instabilité ?
Pour les ménages qui envisagent d'engager un projet de rénovation, quelques réflexes permettent de limiter le risque d'abandon en cours de route :
- Vérifier l'ouverture effective des guichets d'aide au moment précis où le projet est engagé, plutôt que de se fier à une information générale qui peut avoir changé depuis sa publication ;
- Faire appel à un Accompagnateur Rénov' dès les premières étapes du projet, en particulier pour un parcours de rénovation d'ampleur, afin de sécuriser la cohérence du dossier face aux évolutions réglementaires ;
- Prioriser les gestes dont l'impact sur le DPE est documenté, plutôt que de se fier à une intuition sur l'efficacité des travaux envisagés ;
- Anticiper un délai de flottement entre le dépôt du dossier et l'obtention effective de l'aide, pour ne pas se retrouver en difficulté de trésorerie si un versement tarde.
Le rôle central de l'accompagnement professionnel
Face à cette complexité documentée, la place de l'accompagnement professionnel dans la réussite d'un projet de rénovation devient un facteur presque aussi déterminant que le budget disponible. Un Accompagnateur Rénov', un courtier en travaux ou un artisan expérimenté dans le montage de dossiers d'aide peut faire la différence entre un projet mené à son terme et un projet abandonné après quelques mois, en anticipant les points de friction administratifs avant qu'ils ne deviennent bloquants.
Cet accompagnement a toutefois un coût, qui doit être intégré dès le départ dans le budget global du projet plutôt que perçu comme une dépense annexe évitable. Pour les parcours de rénovation d'ampleur, cet accompagnement est d'ailleurs devenu obligatoire, précisément parce que les pouvoirs publics ont constaté que les ménages livrés à eux-mêmes peinaient à mener ce type de projet à son terme.
Un phénomène qui dépasse le seul cas français
Ce taux d'abandon élevé n'est pas propre à la France. Plusieurs pays européens engagés dans des politiques ambitieuses de rénovation du parc de logements observent des phénomènes similaires, avec des causes structurellement proches : complexité des dispositifs d'aide, instabilité réglementaire, et déficit d'accompagnement des ménages non familiers avec la conduite de travaux. La différence tient souvent moins à la conception initiale des dispositifs qu'à leur stabilité dans le temps — un principe qui semble aujourd'hui faire défaut au cas français, au vu des changements de règles successifs observés depuis 2025.
Ce que la donnée cache aussi : des projets simplement reportés
Tous les projets comptabilisés comme « abandonnés » par l'étude Xerfi-Selectra ne le sont pas nécessairement de façon définitive. Une partie de ces ménages reportent leur projet plutôt que d'y renoncer complètement, dans l'attente d'une meilleure lisibilité réglementaire ou d'une situation budgétaire plus favorable. Ce distinguo compte : un report lié à une attente rationnelle (stabilisation des aides, devis plus compétitifs) n'a pas les mêmes implications qu'un abandon définitif motivé par le découragement pur. Les données disponibles ne permettent toutefois pas toujours de distinguer clairement ces deux cas de figure, ce qui invite à une lecture prudente du taux de 36 % communiqué.
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Retrouvez nos analyses de fond dans la rubrique Décryptages & Analyses, et l'ensemble de notre couverture des aides à la rénovation dans la rubrique Rénovation énergétique.
Questions fréquentes sur l'abandon des projets de rénovation énergétique
Quelle est la principale cause d'abandon d'un projet de rénovation ?
Le budget reste le facteur le plus souvent cité, mais l'étude Xerfi-Selectra montre que la complexité des démarches administratives et la méconnaissance des aides disponibles pèsent presque autant dans la décision d'abandonner un projet déjà engagé.
Pourquoi MaPrimeRénov' a-t-elle été suspendue en 2025 et 2026 ?
La suspension du 23 juin au 30 septembre 2025 concernait le parcours de rénovation d'ampleur et visait officiellement à renforcer la lutte contre la fraude, non un manque de budget. La suspension du 1er janvier 2026, elle, résultait de l'absence d'accord parlementaire sur le budget de l'État.
Combien de ménages ignorent l'impact de leurs travaux sur leur DPE ?
Selon l'étude Xerfi-Selectra, 30 % des porteurs de projet de rénovation ignorent l'impact réel des travaux envisagés sur le diagnostic de performance énergétique de leur logement, ce qui peut conduire à des choix de travaux mal calibrés par rapport à l'objectif recherché.
Existe-t-il un accompagnement pour sécuriser un projet de rénovation ?
Oui, le dispositif Mon Accompagnateur Rénov' propose un accompagnement professionnel obligatoire pour les parcours de rénovation d'ampleur, et recommandé plus largement pour sécuriser un dossier face à la complexité administrative et aux évolutions réglementaires fréquentes.
Les projets abandonnés le sont-ils toujours de façon définitive ?
Pas nécessairement. Une partie des ménages comptabilisés comme ayant abandonné leur projet le reportent plutôt qu'ils n'y renoncent complètement, dans l'attente d'une meilleure lisibilité réglementaire ou budgétaire. Les études disponibles ne permettent pas toujours de distinguer clairement un report d'un abandon définitif.
L'instabilité de MaPrimeRénov' est-elle la seule cause d'abandon ?
Non, l'étude Xerfi-Selectra identifie plusieurs causes qui se cumulent souvent : le budget disponible, la complexité perçue des démarches, et la méconnaissance des aides existantes. L'instabilité réglementaire récente de MaPrimeRénov' agit surtout comme un facteur aggravant de ces difficultés préexistantes, plutôt que comme une cause isolée.
Les six profils identifiés par l'étude sont-ils tous égaux face au risque d'abandon ?
Non, c'est précisément l'intérêt de cette segmentation en six personas : elle montre que deux ménages avec un budget comparable peuvent avoir des trajectoires très différentes selon leur rapport à l'administration, leur tolérance à l'incertitude réglementaire, et leur accès à un accompagnement de confiance.




